Silence.
Cliquetis aigu de talons aiguilles sur le sol en damier.
Un souffle régulier perturbant l'air de cet espace si souvent visité.
C'était la deuxième fois qu'elle y entrait, dans ce hall impressionnant. La première fois, elle n'était qu'une petite adolescente. Ce jour-là, elle avait ouvert les portes dans une autre optique que celle d'y vivre en tant qu'étudiante. Elle était là pour révolutionner le monde médical. Elle était là pour distribuer piqûres et sirops infâmes à qui viendrait se plaindre à elle. Elle était là pour être infirmière.
*Me revoici, cher établissement...*Plutôt contente de ne pas se retrouver à la rue, elle n'avait que deux bagages; le nécessaire de survie. Elle savait qu'on lui offrirait quelques blouses pour exercer son métier, alors pourquoi s'encombrer de tout le foutoir typique des êtres féminins ?
Elle reconnaissait chaque centimètre carré de cet espace qu'elle foulait de ses escarpins. Elle se sentait chez elle. Ce couloir disproportionné, son plafond hypnotique, ces lustres magnifiques qui semblent tout aussi perdus que des enfants dans des catacombes... C'était un lieu absurde, de la folie pure. Peut-être était-ce pour cela qu'elle se sentait si attirée par cet endroit. Cette absence de normes, cet appel à l'abandon de toute rationalité : c'était comme l'appel d'un autre monde. Un monde qu'elle ne pouvait s'empêcher d'aimer.
Mais trêve de rêverie; il fallait qu'elle aille à sa nouvelle chambre, parmi celles du personnel. Elle n'y était encore jamais allée, dans cet endroit; le pensionnat offrait toujours de nouvelles expériences, comme s'il cultivait son mystère, son côté irrésistible. Irrésistible. Elle aimait aussi ce mot. L'explication favorite de ceux qui manquent de force de caractère; des faibles, des lâches, des paresseux - comment les appelle-t-on déjà ? Des nuisibles. D'ailleurs, elle en avait connu un, de nuisible, et s'il avait été retiré de l'équation, ses souvenirs de cet endroit n'en aurait été que plus magnifiques... elle ne s'attarda pas sur ces pensées; elle ne reverrait plus cet élément, et pourrait enfin passer sa vie heureuse, dont bien des années à botter l'arrière-train des hypocondriaques. Elle se sentait heureuse soudainement. Complète.
*Hm...*S'il fallait savoir une chose à propos d'elle
[que sa créatrice a honteusement oublié de préciser dans sa fiche], c'était qu'elle était une opportuniste sans scrupules. Et si jamais elle n'avait guère envie de faire quelque chose, elle trouverait toujours le moyen de se débarrasser de cette corvée.
Elle prit ses valises, et commença à monter tranquillement l'escalier, frôlant de ses doigts pâle la rampe de bois sculpté. Magnifique, comme le reste de l'endroit. On en oublierait presque qu'il s'agit d'arbres morts, tant son toucher est doux...
[Grand bruit de chute très peu discrète dans un escalier pourtant très peu susceptible d'occasionner de pareils désagréments]"Oh zut !"Assise sur les marches tapissées de rouge du milieu de l'escalier, elle contempla le contenu de sa valise de travail étalé jusqu'en bas de ce dernier. Seringues fétiches, aiguilles de différents calibre, flacons divers et variés... quelle tristesse, ce désordre !
Elle ajusta sa jupe écarlate et son chemisier blanc, et commença à ranger ses affaires, quand des bruits de pas se firent entendre du haut de l'escalier...
[Libre]