"Sors, Miyuki! Dépêche toi, on a une conférence dans à peine une demie heure! Tu vas nous mettre en retard!"Bientôt, elle n'entendrait plus cette voix qui tant de fois la meurtrit, la rabaissa, la souilla. Bientôt, Miyuki n'entendrait plus ce ton de moquerie lorsqu'elle lui adressait la parole; ni cet écho de honte lorsqu'elle présentait sa fille à ses collègues. Bientôt elle n'entendrait plus et ne verrait plus sa mère.
Miyuki sortit de la voiture, prit ses deux sacs et sa pochette à dessin du coffre.
Elle était habillée d'une jupe mauve qui lui arrivait juste au-dessus des genoux et d'une chemise noire à dentelles. La neige sur le sol rentrait presque dans ses ballerines noires et lui gelait les pieds.
Ses parents l'accompagnèrent jusqu'à la grande porte, pour déguiser la gêne en tristesse. On ne savait pas quoi se dire: son père, sa mère et elle étaient face-à-face mais tournaient de l'oeil. Qu'auraient-ils vu s'ils avaient regardé Miyuki à ce moment là? Ils auraient vu ses paumettes rougies par l'animosité et ses yeux pleins de rage qui semblaient vouloir dire "je me vengerai". Mais à quoi bon la regarder? Plus vite on serait parti, plus vite cette histoire serait archivée, et Natsuo oublié.
Alors Sachiyo et Daisuke embrassèrent amèrement leur fille et partirent, laissant derrière eux un nuage de fumée noire. Alors, quand Miyuki fut seule, elle s'essuya les joues, prit ses valises et s'assit un instant sur un petit muret à l'extérieur du pensionnat, sans ayant pris le soin d'enlever la neige au préalable. Ses genoux ne touchaient pas terre.
Les grandes portes la répugnaient. Leur colossales poignées qui avaient surement une fonction intimidante lui donnaient la nausée. Pourtant, il fallait entrer, passer ce seuil et mettre les pieds sur une nouvelle terre. Voulait-ce dire oublier Natsuo? Oublier leurs promesses, leurs élans affectifs, leur passion et le monde qu'ils s'étaient créé? Miyuki ne voulais pas recommencer à zéro, et faire comme si rien ne s'était passé. Offrir une seconde chance à l'être humain? Pas question.
S'il fallait entrer, elle entrerait, mais elle resterait fidèle à elle-même.
Alors, Miyuki se leva et prit sous son bras sa pochette à dessin, sur ses épaules un premier sac, et dans sa main libre, le second.
De son épaule, elle poussa délicatement la porte de Seika et accompagna ce mouvement de tout son corps. Ainsi, lorsqu'elle referma la porte en la poussant de son pied, le hall était derrière elle et Miyuki ne savait pas encore à quoi il ressemblait.
Miyuki se retourna et c'est un accueil glacial et grandiose qui se dévoila à elle. Son haut plafond et son escalier de bois la diminuaient, la mettaient encore une fois dans une position d'infériorité. Alors, Miyuki baissa les yeux.
*Même les lieux ont un pouvoir sur moi*
Un temps passa, une larme roula sur sa joue et tomba sur le sol, laissant derrière elle un sombre trait de mascara.
Sans un bruit, Miyuki alla consulter le plan et remarqua vite où se trouvaient les dortoirs, les douches et la cafétéria.
Ne restait plus qu'à déposer ses sacs.